« De la hiérarchie des informations | Page d'accueil | La zona, propriété privée »

28.03.2008

Prenez soin de vous

“J'ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre.
C'était comme s'il ne m'était pas destiné.
Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous.
J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre.
J'ai demandé à cent sept femmes - dont une à plumes et deux en bois - ,
choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle
professionnel.
L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter.
La disséquer. L'épuiser. Comprendre pour moi.
Parler à ma place.
Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme.
Prendre soin de moi.”

772533361.2.jpg

Voilà l'introduction de Sophie Calle à son travail qui a fait l'objet d'un livre et d'une présentation à la Biennale de Venise 2007 et s'installe dans la splendide salle Labrouste de la BNF Richelieu, avec une scénographie brillante de Daniel Buren, jusqu'au 8 juin prochain.

Exercice presque oulipien à la fois ludique et désespéré de mise à distance de la rupture amoureuse, incompréhensible pour la femme délaissée. Manière de se détacher de la violence lâche d'un mail. Exhibition et dissection de l'intime. Vengeance, peut-être, à l'égard de cet homme qui sera qualifié de lâche, dangereux, manipulateur... par les femmes questionnées. Besoin impérieux, en tout cas, de comprendre, par tous les moyens, la consultations de spécialistes:

une médiatrice familiale, une chercheuse en lexicométrie, une correctrice, une dessinatrice, une journaliste d'agence de presse, une juge, une normalienne, une sexologue, une psychanalyste, une publicitaire, une avocate, une commissaire de police, une assistante sociale pénitentiaire, une journaliste, une criminologue, une exégète talmudique, une ado, une chasseur de tête, une physicienne, une spécialiste de littérature française contemporaine, une philosophe, une philosophe morale, une anthropologue, une experte des droits des femmes à l'ONU, une graphiste, une chef d'édition, une écrivain pour la jeunesse, une institutrice, une élève, une romancière, une compositrice, une voyante, une officier DGSE, une psychiatre, une traductrice en langage SMS, une cruciverbiste, une sociologue, une joueuse d'échec, une comptable, une mère, une animatrice radio, des actrices, scénaristes, réalisatrices, chanteuses, musiciennes…, et aussi une marionnette, une poupée de bunraku et un psittacidé.

dissèquent le corps de la lettre, en extraient tout ce qui ,selon leur spécialité, est pertinent. 

Décidément, Sophie Calle est une artiste à part, inclassable. A travers son expérience, ce sont nos pratiques et rapports amoureux qu'elle interroge. Son auto fiction devient vite la nôtre, difficile de ne pas reconnaître l'un(e) de nos ex dans le portrait construit. Nous reconnaître aussi, lâche que nous sommes, parfois,  à quitter l'autre par écrit - mais en y mettant la dose de romanesque et les formes que le média permet. Elle nous questionne, nous fait parler, nous rentrons dans son propre jeu de confidence. J'ai visité l'expo avec une amie que je connais depuis peu: elle s'est naturellement livrée à propos de sa dernière abrupte et douloureuse rupture. Je me suis également confiée. Naturellement.

On peut être dérangé par cette mise en scène de soi. Mais, Sophie Calle nous met à l'aise, à mesure qu'elle se dépossède de son histoire via le regard des autres, elle en fait un objet d'étude, froid et distancié. De fait, jamais n'avons nous l'impression d'être des voyeurs, même malgré nous. Et puis, à mesure que nous la fréquentons à travers ses travaux, Sophie Calle devient presque une amie.

Prends soin de toi, Sophie... 

Ecrire un commentaire