25.06.2008

Si on me coupe Internet, je quitte la France

Facile à dire, moins facile à faire, mais pourtant...
Le 18 juin dernier, le conseil des ministres a adopté le projet de loi "Création et Internet" porté par la ministre de la Culture, C. Albanel.
Il s'agit, selon le gouvernement, de remplacer le système pénal actuel, jugé inadapté à la "fraude de masse" par un dispositif, je cite, "pédagogique et préventif de "riposte graduée". Moi, dès que le gouvernement vise à faire "pédagogique" et "préventif", mon alarme "libérale" se met à sonner. Dès qu'il se la joue paternaliste - ou plutôt maternaliste, j'ai les poils qui se hérissent et déclenche une veille active.

Le dispositif prévu met donc en place un mécanisme intitulé "riposte graduée" qui présente les caractéristiques suivantes:
-Une nouvelle infraction spécifique à Internet, fondée sur la non-surveillance de sa connexion Internet, et qui vient s’ajouter et non se substituer au délit de contrefaçon déjà existant.
-A cette infraction, sont associés trois niveaux de mesures: l’avertissement, l’avertissement par lettre recommandée et la suspension de l’accès Internet.
-La création d’une liste noire des internautes.
Pour une critique rondement menée de ce dispositif, je vous renvoie à la note proposée par Terra Nova et signée par l'avocat Jean-Baptiste Soufron et le président de l'association des audionautes Aziz Ridouan : "La loi "Création sur Internet", un texte coupé de toute réalité".
Quant à moi, je voudrais simplement m'arrêter sur la sanction consistant à priver un utilisateur de connexion Internet pour avoir téléchargé du son ou de la musique.
Je télécharge:  tant de bonheurs intellectuels à portée de clic, pourquoi m'en priver?
Il est évident que je n'aurais pas acheté tous les films ou chansons que me porte la Mule sur son dos virtuel: à au moins 20€ le DVD et compte tenu de mes filmo et série manies, je serais déjà plus que dans le rouge, ou terriblement frustrée et déconnectée de l'actualité et de l'histoire cinématographique, télévisuelle et musicale. Aurais-je du attendre encore pour découvrir la même année et sans crever mon budget, l'intégrale de Brel, toutes saisons de The West Wing et du Prisonnier , le nouvel album d'Arthur H -que j'ai acquis ensuite pour le plaisir de l'avoir, ces docu TV sur l'Education Nationale ou sur l'histoire du X, ce portrait de Deleuze?
Je paye déjà des taxes quand j'achète des DVD vierges, un disque dur, un lecteur MP3...Celles-ci sont supposées pallier le manque à gagner causé par le téléchargement. La "fraude" est donc déjà prévue, conçue comme quelque chose de commun, normal. Je suis d'ores et déjà susceptible d'être punie pour "contrefaçon". A cela vient donc maintenant la menace de me faire interdire d'Internet à la maison...
Euh, d'abord est-ce qu'Orange, Noos ou Free accepteront vraiment de couper la connexion des milliers de criminels, dangereux tueurs de l'industrie du disque et du film qui opèrent sur les réseaux? A vouloir sauver illusoirement l'industrie du disque, on assassinerait celle des serveurs ADSL.
Mais surtout, compte tenu de l'usage quotidien et nécessaire que nous avons du Net, en interdire l'accès, c'est créer une véritable prison numérique.

Je suis loin de l'utopie Netophile d'il y a quinze ans. En fait, pour beaucoup, Internet, c'est juste une évidence, quelque chose d'indispensable comme sortir,manger, faire ses courses, lire, téléphoner.
C'est un outil quotidien nécessaire. Sans lui, impossible de m'informer largement et correctement, de lire la presse internationale, d'écouter la radio, de rédiger ma thèse et mes blogs, de rester en contact quotidien avec mes collègues et amis, de chercher du travail, de consulter l'itinéraire de mon bus de nuit, la côte de mon bouquin de biblio, de commander des sushis ou un livre à l'étranger...
Privez moi d'Internet et vous m'empêchez de travailler, vous me coupez de presque toute vie sociale, vous m'empêchez d'être informée largement de ce qui se passe dans le Monde et de satisfaire mes questions encyclopédiques et pratiques. Vous me refusez même la possibilité de commander des disques et DVD ...
Tout ça pour quoi? Parce que moi, ou mon Jules, ou mon voisin qui exploite ma connexion wifi avons envie de profiter de ce que le réseau met naturellement à notre portée.
Ce projet de loi est d'une bétise sans nom, aussi con qu'un parent qui priverait tout d'un coup son enfant de repas, d'école et de sortie pour avoir piqué un livre dans sa bibliothèque.
Les effets qu'il vise sont de l'ordre du pur fantasme et les sanctions qu'il envisage sont inadaptées et démesurées, privant l'individu de ses Droits d'Expression et de Communication. Elles empêchent la mobilité professionnelle, le télétravail, ou l'e-commerce, gênent la vie quotidienne, restreignent de façon inacceptable l'accès à l'information et à la culture.
Encore une fois, le gouvernement est à côté de la plaque, complètement coupé des pratiques et réalités sociales. Il établit un dispositif qui va à l'encontre de nos libertés.
Alors, oui, si on me coupe ma connexion Internet en France, j'aurais plus vite fait de m'installer à l'étranger où je pourrais librement exploiter les énormes potentialités du réseau. Même à 4 000 kilomètres d'ici, je passerais à côté de moins d'infos et de personnes intéressantes que si je restais dans mon quartier sans mail, Skype et Firefox.


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